Sabra et Chatila

J’ai conservé la photo.

Pas celle de murs tristes qui ne sont pas la mort, car ils ne peuvent lutter, ni quelque éclat dans la pierre, ni les chevaux fauchés, l’ombre passée où une main.

Je le refuserais.

Mais une photographie vivante et vraie, hurlante et toute secouée de sueur qui perle : leurs faces affrontées.

Par Saverio Maestrali

Lui, le casque sur ses 20 ans, beau profil d’aigle, bouche charnue, l’autre une femme, son cri figé d’éternité tandis qu’elle le regarde, mère et néanmoins ennemie.

Lui, son presque fils, spectre arrêté dans un même cri de cendres. L’œil et le silence qui gagne. Le silence grandit autour de ce cri, l’enveloppe.

La photographie en prolonge indéfiniment le son mort. Frères en souffrance.

Douleur à Sabra et ChatilaEt ce jour-là l’Apocalypse. Beauté, scène à laquelle il ne manquerait que les lueurs en flammèches de ces nuits du 20 et du 21 pour une guirlande de fête.

Ils pourraient s’embrasser car les corps le veulent, si près, si loin !

L’amour, bouches, cheveux, foie, aisselles — je te regarde. Je te regarde pour la première fois, je te regarde enfin comme nous ne nous serons jamais regardés, ou peut-être si rarement à la sauvette depuis les oliviers à la pause.

L’enfance et sa colline rouge.

Le poème aux mouches que nous en délivre Genêt est hideux, triste comme un âne qui boite, mécanique, malgré l’ensorcellement de mots de ce génie du verbe — ses fenaisons amères. C’est un œil sans cils qui avance parmi débris et rires qui ne sont plus, puanteur, dislocation.

Cette lenteur blanche prend à la bouche qui se dessèche, progresse — la caméra est un fauve, et quelque-chose en nous tuméfie, gonfle, rend l’âme.

Petits points noirs ou blancs paraissent, virevoltent. Hier les fruits au souk. Tu riais. Regarde, belle grappe ! Tu imprimes ta bouche dessus. Le jus s’épand entre les dents. Ton œil roule, voluptueux.

Le silence des hommes rentrés. Leur regard voilé d’Histoire, contemplé d’incandescence, profond, fraternel. Immense pudeur. Les femmes plus encore. La porte gigantesque, le noir, l’encadrement de porte, tous devant, une émouvante scène de famille. Dieu qui les aimait.

Mais le rire a cessé. La catastrophe. Tout réglé en quelques heures.

Et l’évidence qui baille comme un placard.

Ton garde-manger laissé ouvert.

Je n’avais jamais vu le blanc ainsi, les mouches, les heures, le pas qui accélère.

J’aime le blanc sans la saveur de couleuvre qui file. Le blanc, l’aplomb de lumière sur la brisure claire, la faille, la belle joie et le ciel calme. Ma belle et noble dame ! Aussi du rire des voiles qui s’éloignent, muse indolore, le blanc de mer et sa mousse d’écume, le blanc d’effroi, le blanc de vérité.

Sharon parade à ChatilaL’analyste dans son fauteuil m’assène un jour que le blanc représente, au moins dans l’espace distendu des rêves, l’agression. Mais alors le blanc du Père ? Ses tenues de parade et les auspices de mer, l’amirauté, la Colonie qui danse les jours de fête —- tambours.

Je sais, cette vie provinciale était aussi coloniale.

La place — a fortezza ! Place d’armes. Beaucoup souffraient, muets, retirés des cafés, tandis qu’on lançait haut le bâton comme sceptre lors du défilé blanc, grandiose, infini comme la mer.

Et tu disais. Ici les noms murmurés, on peine à croire : Gemayel, Elie Hobeika, Rafael Eitan.

Tandis qu’ici, la face sous le casque, ses boucles de sabra, l’œil bleu intense avec du rouge dedans (et pas de rouge linceul dans ce qui reste de rue), et la rivière, le mur d’eau, Palestinienne qui le fixe et soutiendra le regard, fils adoré et détesté.

Ils hurlent leur amour à la crête brisée : vous êtes des fils ! Les mouches complètent le décor. Nous soutenons l’image.

Dans la nuit du 20 au 21 septembre 1978, et tout le jour durant, les milices phalangistes soutenues par les forces israéliennes, procédèrent à un massacre systématique des Palestiniens des camps de Sabra et Chatila. Corps coupés, maisons tombeaux, femmes suppliantes, fosses.

Le 16 septembre, ciel de Beyrouth-Ouest tout éclairé d’obus. Personne n’a rien vu, tout le monde dort. Voilà ! disaient-ils : ‘ c’est le cercle. On entrait dans chaque maison, on nettoyait ”.

Manifestation Tel Aviv Sabra et ChatilaPourtant, en quelques jours à peine 400.000 Israéliens protestent contre cette barbarie à Tel-Aviv. Le mouvement ‘” La Paix Maintenant ‘” gronde. L’enquête d’Assaad Germanos ne donne rien. Leïla Chahid se dresse. Genêt écrit.

Le 16 décembre 1982 l’ONU qualifie cet acte de Génocide. Personne ne sera jamais jugé.

Post-scriptum en forme de rêve :

Tout s’entremêle. Que puis-je, jambes ballantes, lorsque trempées de mousse jaune ? L’eau de l’oued immense comme une mer dont on ne voit pas la fin, les jeeps, bruits de moteurs, assaut de l’eau.

Ici une Armée en fuite où en conquête traverse.

Ils sont tant, ils sont la mer jaune ! C’était. Personne ne parle à l’enfant accroché, et ses jambes trainent dans l’eau. Tant d’échines dressées, l’effort, des mécaniciens radios, et ils s’affairent. Je suis l’enfant.

Et c’est une Guerre que la France ne reconnut pas…

Saverio Maestrali